INTERVENTION DE M. F. MARTENS
Psychologue d'orientation psychanalytique
Anthropologue
Président de L'APSSY
La mort est-elle un "acte technique"?
Face à pareil sujet, il s'agit de garder la tête froide en s'en tenant, tout d'abord, à des cheminements logiques. Par exemple, en invitant Aristote, fondateur de la pensée scientifique, et en lui empruntant un syllogisme de base :
- Tout homme est mortel (majeure)
- Socrate est un homme (mineure)
- ergo, Socrate est mortel (conclusion).
Notons d'emblée qu'en filigrane à ce raisonnement purement logique court déjà une vérité existentielle, non moins logique mais un peu plus fulgurante :
- Tout homme conscient de l'être
- capable d'émettre un syllogisme
- et qui adhère aux prémisses du précédent
- tout homme, dans ces conditions, se sait également mortel
- ergo, je sais que je vais mourir et Socrate, lui aussi, se sait mortel.
Confrontés à l'évidence scandaleuse de leur mortalité et de leur absolue non-maîtrise en la matière, les humains n'ont cessé de contourner le problème en créant mythes, rites et techniques, leur donnant l'illusion d'avoir quelque pouvoir sur un mortel destin. C'est excellent pour l'angoisse et cela peut rendre assez créatif. Ainsi, s'il arrive que je meure, il ne me sera pas désagréable d'entendre le vieux cantique : In Paradisium, te ducerunt angeli ("Au Paradis te mèneront les anges"), toujours plus avenant que le sombre Dies irae. Mais il est d'autres techniques conjuratoires de l'angoisse et de la mort qui ont largement fait leurs preuves; ainsi la névrose obsessionnelle (à bas bruit, le caractère "anal") où la maîtrise stéréotypée du quotidien, conjuguée à l'esquive habile de l'écoulement du temps, peut donner le sentiment, non certes d'être vivant, mais à tout le moins de bien dominer la situation.
Une façon différente de se persuader d'avoir tout sous contrôle, c'est de prendre directement en main la mort de l'autre. Ainsi , le croque-mort ou le meurtrier compulsif peuvent-ils quelques fois rêver d'avoir le dernier mot
Il existe néanmoins une solution plus élégante : une profession reconnue et respectée qui permet de conjuguer à la fois maîtrise de l'environnement et prise immédiate sur la vie de l'autre : c'est la médecine hospitalière. Ici, l'inéluctable de la mort, conjugué aux miracles de la technologie ainsi qu'à un réel pouvoir de décision , peut créer de vertigineux mélanges.
Pour ne pas avoir le tournis, revenons aux fondements de la logique, c'est-à-dire de la science et dès lors, de la technologie. Se sachant mortel, et confronté par toute mort au miroir difficile de sa propre condition, Socrate devenu médecin peut se trouver confronté, en outre, à la logique du tiers exclu : celle qui énonce qu'étant donné deux propositions contradictoires, si l'une est vraie, l'autre est fausse, et réciproquement. Ainsi, Claire peut dire : «Socrate est mortel » et Jeanne : «Socrate est immortel.» Il est clair que si Jeanne se trompe, Claire a raison et vice-versa. Il n'y a pas ici de troisième chemin (du moins en logique classique). Imaginons donc Socrate, médecin, face à un patient très mal en point, et confronté à deux jugements de valeurs sur le mode du tiers exclu :
1) Il est mieux de le laisser mourir.
2) Il est mieux de le maintenir en vie.
Il n' y a pas de tiers chemin. Il ne peut, en effet, décider de le laisser mourir à moitié. Imaginons, en outre, que Socrate ne subisse aucune pression, directe ou indirecte, venant de l'environnement. Bientôt, son jugement de valeur se muera en question d'opportunité :
1) Faut-il le laisser mourir?
2) Faut-il le maintenir en vie?
Tout naturellement, il sera amené à décider cliniquement au chevet du patient de le laisser mourir ou de la maintenir en vie. On fait ici l'hypothèse que le patient ne peut faire connaître en rien sa conviction. Et voilà donc Socrate qui passe à l'action et, par exemple, débranche le patient. Il pose ici un acte technique en parfait accord avec la logique qui a été la sienne. Un acte qui fonctionne sur un mode binaire : un ou zéro. Le respirateur est branché ou débranché.
Les objets techniques adorent l'univers du tiers exclu. La logique de Socrate, qui est mortel, est parfaitement homogène à celle des objets techniques auxquels est suspendue la vie mortelle de son patient. Il actionne le bouton et, de ce léger mouvement, il le déconnecte de l'espèce humaine. D'un autre point de vue, on pourrait dire que Socrate est engagé dans un jeu à somme nulle. Comme on le sait, le prototype du jeu à somme nulle est celui des échecs. En fin de partie, le roi d'un des deux protagonistes est mis à mort "échec et mat". Autrement dit, si un joueur termine avec 1, c'est que l'autre a -1 : voilà la somme nulle. Au scrabble, c'est tout différent. On peut avoir perdu et, en même temps, engrangé beaucoup de points. Parfois même, plus de points que le vainqueur de la veille. De plus, la différence cardinale entre le jeu d'échecs et celui dans lequel se trouve engagé Socrate, c'est que ce dernier n'a pas de véritable partenaire. Son vis-à-vis est muet, sans expression : un pur écran de projection. Socrate, en réalité, joue avec le miroir vertigineux de sa propre mort, tenant en mains des objets qui ont effet de vie ou de mort.
On fait ici également une autre hypothèse : c'est que Socrate est parfaitement honnête et compétent. Il est seulement en proie à la condition humaine et confronté au miroir anticipé de ce qui l'attend. Dans ce face-à-face, sa main peut trembler et le faire pencher, comme malgré lui, vers l'une ou l'autre solution : laisser mourir, maintenir en vie. Deux issues qui ne sont jamais que deux variantes de la même logique, de la même maîtrise, de la même technologie. Sa main peut trembler et décider à sa place parce que, dans la fascination du miroir, on perd tout repère, toute distance, toute faculté de discernement. Je rappelle que Socrate est, par ailleurs, en situation optimale : nul autre que lui-même ne fait pression sur lui. En face de Socrate, il y a seulement l'autre, le patient : incapable de communiquer. On peut néanmoins faire crédit à cet autre d'un reste de libre-arbitre. Celui, par exemple, qui permet l'acte ultime de consentir à sa propre fin. Ou encore, de se rassembler en un suprême élan pour remettre à demain, à un meilleur jour, son dernier voyage.
On pourrait évoquer bien des récits de ceux qui sont revenus, semble-t-il, seulement pour mieux pouvoir s'en aller. Dans chacun de ces cas, ils n'ont pu le faire que parce que les objets techniques dichotomiques, la logique du tiers exclu ne sont pas venus trop tôt leur voler cette dernière chance. Comment faire dès lors pour ne pas laisser instrumentaliser la mort? Pour ne pas en faire l'otage de l'angoisse de l'autre ou pire, de sa soumission aux contraintes institutionnelles? Aucune réponse n'est évidente. Mais il est clair que, pour garder quelque discernement, il faudra cette fois inclure du tiers.
Du "tiers"? Qu'est-ce à dire? Méfions-nous des formules qui ressemblent parfois à des slogans de luxe. N'arrive-t-on pas à une abstraction plus dépouillée encore que la ligne schématique à laquelle je me suis tenu jusqu'à présent? Alors qu'il s'agit de chair et de sang. Tentons d'aller un peu plus loin. J'ai noté le piège de la fascination, empêchant tout discernement, quand la proximité de la mort de l'autre nous ramène à l'angoisse de la nôtre et aux artifices chargés de la conjurer. Les protagonistes de la scène étaient un soignant et un mourant qu'on pourrait presque ramener à un A et B. Mais on peut complexifier le tableau. Le mourant peut bien être capable de donner son avis, et ce dernier être pris dans sa propre ambivalence ainsi que piégé par celle de ses proches, sans compter les pressions technico-économiques, voire la culpabilisation, par le milieu hospitalier. Le soignant de son côté, outre ses propres doutes ou impasses, peut se voir englué dans les contraintes institutionnelles ou aveuglé par leur banalisation. En outre, il ne s'agit évidemment pas d'une alternative aussi simple que "maintenir en vie ou laisser mourir". On connaît tous les cas de figure : depuis l'acharnement thérapeutique jusqu'au trépas largement facilité. Et l'on connaît bien, confronté à la complexité pressante du moment, qu'on soit tenté de laisser au monitoring, à la technique, le mot de la fin. Ce que je soutiens ici, c'est que pour ne pas glisser dans le plus total arbitraire, le plus inique rapport de force, il importe de restaurer du "tiers". Ce n'est pas facile car le tiers le plus expérimenté, Dieu, semble s'être absenté pour de longues vacances sans avoir laissé d'adresse. Sa Parole a pâli sur les anciens parchemins. N'ayant plus fait de testament, Il a laissé Sa place à la Science, à la technologie, ainsi qu'aux objets correspondants, lesquels, on s'en doute, ont fort peu d'état d'âme. C'est une autre façon d'énoncer le diagnostic du philosophe Michel Henry qui constate que nous vivons dans un monde où le savoir a remplacé la culture. La culture, au sens de ce qui énonce une règle du jeu en tentant d'offrir à chacun une place cohérente et limitée. Le savoir, au sens de ce qui laisse l'illusion haletante de pouvoir maîtriser ce qui nous domine : à savoir, la sexualité et la mort. Certes, il y a longtemps qu'on avait résolu de remplacer Dieu par la Loi. La Loi avec un grand "L" : celle qui balise l'horizon éthique de l'humanité, pour s'incarner ensuite en une multitude de législations modulées selon diverses sensibilités culturelles. Mais la Loi, elle-même, semble aujourd'hui fort mal en point, dégradée comme elle est, en une pléthore de règlements insignifiants. Pulvérisée dans cette nébuleuse, étranglée dans ses contradictions, elle perd toute valeur normative. Dans ce paysage, l'impératif moral a tôt fait de se muer en art du contournement pour éviter les ennuis. Il est significatif que le Moniteur Belge soit passé, en quarante ans (entre 1950 et 1990), de 35 cm à 140 cm d'épaisseur, abordant des sujets aussi capitaux que le classements des torchons en fonction de leur degré de luminance (Arrêté Royal du 6 avril 1984) ou le statut des coupeurs de poil
Qu'en est-il néanmoins de la position éthique? D'un point de vue collectif, l'éthique se distingue de la morale comme des lois fondamentales de l'humanité se distinguent de leurs modalités locales d'application. D'un point de vue individuel, l'éthique se différencie de la conduite morale comme le fait d'assumer intérieurement une règle se différencie de celui de simplement s' y soumettre. Plus profondément (en accord avec l'étymologie du mot qui cousine avec celle du terme "éthologie"), l'éthique est la gardienne des normes constitutives de la possibilité même de l'humain. Sous des atours différents, elle se déploie selon deux grands axes : l'un, côté vie, chargé d'assurer l'identité psychique; l'autre, côté survie, de garantir l'intégrité du corps. Côté vie (vie psychique), il s'agit de permettre l'identité (la non confusion) en maintenant de la différence. À ce niveau, toute société humaine se voit contrainte de coder au moins cinq différences fondamentales : différence entre les humains et les animaux, différence entre les vivants et les morts, différence entre les femmes et les hommes, différence entre les parents et les enfants, différence enfin entre ceux qu'il est permis d'épouser et les autres. Pour tout qui est en bonne santé psychique, ces distinctions vont de soi et la coutume les habille à sa façon. Mais la simple défaillance de l'une d'elles marque, chez un individu, ce que l'on appelle communément "la folie". Côté survie, (maintien de l'intégrité du corps), les procédures dépendent tout autant de l'organisation sociale : la seule qui soit à même d'assurer la sécurité quotidienne. Pour s'en convaincre, il suffit d'imaginer l'immense réseau qu'implique chez soi la présence d'un simple robinet.
Conceptuellement, il faut préciser que le second axe se déploie selon un mode progressif qui va de la coopération à la solidarité en passant par l'échange et la réciprocité. En pratique évidemment, ces moments logiques se mélangent et se dosent à l'occasion de chaque interaction entre les humains. Il serait facile de montrer comment la coopération, la communication, l'échange, la réciprocité, la solidarité, constituent le seul support de l'espèce humaine. Au regard de nos exigences, ce support semble souvent défaillant mais sa totale disparition serait synonyme de la nôtre. Il serait tentant également de faire une pause pour souligner comment égalité et solidarité sont des notions chevilles l'une à l'autre et comment elles servent de socle à l'autonomisation. Dans l'espace imparti, on ne peut qu'attirer l'attention sur deux pièges symétriques et inverses, venant biaiser la notion d'égalité. D'un côté, en effet, la nécessaire différenciation condition nécessaire de l'identité a systématiquement tendance à se dégrader en hiérarchisation, ce qui fait le lit de l'iniquité. De l'autre, la nécessaire égalité tend constamment à se confondre avec l'uniformité. Or, il n'est rien de plus toxique car cela fait paradoxalement le lit de toute violence et de tout asservissement. Des deux côtés on est perdant car, sous couleur d'ordre social, on ne fait que s'engager dans la normalisation et l'objectivation. On coupe tout ce qui dépasse et, tout à coup, les petits garçons se voient priés de faire pipi assis
N'oublions pas néanmoins que nous nous soucions ici des enjeux de "Socrate médecin". Et plus encore de ceux de son patient : posté aux portes de la mort, dans un univers où l'installation technique a remplacé le réseau symbolique. Ne perdons donc pas de vue ce qui se trouve à l'horizon de cette réflexion : la santé psychique du mourant tout comme celle du soignant.
Comment ne pas faire de celui qui meurt l'objet de notre angoisse et de nos mécanismes défensifs? Comment ne pas l'emprisonner dans la logique autoconservative de l'institution? Comment ne pas faire d'un mourant (puis d'un mort) un objet, là où la position éthique exige une subjectivation radicale? Sans trop déployer le concept, il importe de définir succinctement la solidarité afin de ne pas se servir du mot comme d'un drapeau délavé. Liée à la survie même de l'espèce, la solidarité constitue en effet la pierre d'angle de l'éthique. Dans cette perspective, elle n'est rien d'autre que la nécessaire coopération régie par une réciprocité (un donnant-donnant) dont on accepte de voir différer indéfiniment les effets. Autrement dit, quelles que soient les différences de position (adulte, enfant, riche, pauvre, sain d'esprit, aliéné, compatriote, étranger, bien-portant ou mourant), quelle que soit la non-symétrie des divers protagonistes, je fais à l'autre crédit d'égalité, de réciprocité et de subjectivité. A travers lui, je consens à investir sans retour immédiat dans l'univers humain. Car en lui, par-delà le miroir ou le kaléidoscope, je reconnais non pas mon double, ni ma caricature, mais mon égal. Ce crédit, je ne puis le faire qu'en fonction de ma capacité à m'identifier à lui sans m'y confondre. De même qu'en fonction de mon aptitude à m'identifier, sans les connaître, à ceux qui m'ont précédés tout comme à ceux qui me suivront. Ce crédit, je le fais en tant que débiteur par rapport aux fondateurs de l'espèce humaine. Ne pouvant leur payer mon écot, je transmets mon héritage à ceux qui ne peuvent point me rendre. De ce point de vue, on comprend que l'enjeu éthique est d'autant plus décisif que le partenaire est fragile. Et qu'y a-t-il de plus vulnérable qu'un mourant ou un mort?
Rendu à ce point, on voit que l'enjeu éthique lié à la question de l'euthanasie est véritablement capital.
Par-delà les stérilités dogmatiques, on comprend qu'en cette période "d'absen-théisme" (de vacance de Dieu) et de réglementations compensatoires, nous manquions cruellement d'un tiers faisant foi. Il est vital pourtant d'échapper aux pièges du miroir. Comment dès lors instaurer du tiers malgré tout? Comment promouvoir de l'espace psychique, de la liberté de penser, de la faculté de discerner, là où tout nous incite à nous précipiter dans l'agir? Ou encore : comment, en situation critique, habiter l'espace du possible plutôt que nous laisser laminer par lui? Comment, autrement dit, rétablir du "je" et du "jeu" dans des protocoles voués à la quantification des leucocytes? Il est plus facile de répondre d'abord par la négative.
Au plan symbolique celui de la juste place il est clair qu'une réponse purement technologique ne sert jamais que d'étranglement au petit reste de parole. À ce niveau, toute rédaction de dernières volontés anticipées n'est qu'un médiocre palliatif. Elle constitue tout au plus une vague indication. En situation réelle, on le sait, l'espace subjectif peut largement évoluer. Aucune parole non plus, échangée avec des proches du patient ou avec des collègues du service, ne peut à elle seule servir d'espace tiers. Pour la simple raison qu'ils sont juges et partie. La parole même du mourant, si elle reste prioritaire, ne peut non plus faire norme. On connaît trop les détours de l'inconscient et les avatars autopunitifs du sentiment de culpabilité. Or, l'institution peut se montrer subtilement féroce pour ceux qu'elle n'arrive plus à sauver.
Comment donc inclure du tiers là où tout conspire à l'évacuer? On aura compris qu'aucune réponse standardisée n'est possible, sauf peut-être le maintien de quelques formes pour échapper à la technico-logique de l'urgence. À contre-courant de l'intervention technique, de l'identification spéculaire, du passage à l'acte angoissé, il importe d'instaurer les conditions d'un temps psychique qui permette à chaque protagoniste d'élaborer sa situation. Si jadis les rites nous y aidaient, il n'est pas interdit d'en réinventer. Peut-être même faut-il introduire dans l'hôpital un espace dégagé où les organes, un fugitif instant, puissent se recomposer en un corps? Si les modalités gratuites de ce lieu ne sont pas évidentes, sa nécessité ne s'en fait pas moins cruellement sentir. Presque tous, en effet, nous avons désormais coutume d'aller naître et mourir à l'hôpital. Quant à la fonction tierce en elle-même, il est clair qu'elle est essentiellement liée à la parole : la seule chose, disait Montaigne, qui fasse tenir ensemble l'humanité. C'est pourquoi, laisser mourir quiconque dans l'objectivation technologique et l'absence de parole est toujours un crime de lèse-humanité. À l'inverse, la présence d'une sépulture, la trace d'un rituel venant border quelques ossements, ont toujours représenté la signature humaine par excellence. Mais cette dernière risque de n'être plus qu'un lointain souvenir. Nos repères semblent moins fiables que ceux de l'homme de Spy. Que l'exposition Körperwelten ait pu exhiber ses 200 cadavres instrumentalisés, devant 500.000 paires d'yeux, dans les caves des abattoirs d'Anderlecht (Bruxelles, 2001) sans l'ombre d'un débat préalable, est de fâcheux augure. Sans s'en rendre compte, dans une fascination dissimulée sous l'alibi pédago-technologique, 500.000 Belges ont consacré, seuls ou en famille, quelques heures de loisir au viol d'un des plus vieux tabous des humains gardien de la notion même d'humanité.
Pour qui trouverait encore énigmatique la notion "d'espace tiers", rappelons qu'il s'agit d'un terme cher à la psychanalyse, tout particulièrement à ses développements lacaniens. Sous le nom de "fonction du père symbolique" ou de "métaphore du nom-du-père", l'anthropologie psychanalytique s'est essayée à définir ce qui permet d' échapper à l'engloutissement mortifère dans l'angoisse et le désir de l'autre. Pour se décoller d'une relation duelle, trouver du jeu, ne pas sombrer dans la psychose, il faut le secours d'un troisième larron. C'est exactement ce que Marx, de façon saisissante, réussit à incarner dans une scène de Monkey Business. Dans ce film de 1931, réalisé par Norman McLeod, Groucho et ses frères (Chico, Harpo et Zeppo) interprètent le rôle de passagers clandestins. Sur le paquebot qui les emmène, il est vital de passer inaperçu. Il faut néanmoins manger. C'est pourquoi, deux des frères ont simultanément mais séparément l'idée de voler des uniformes d'officier de bord et de s'en revêtir. Descendant, en même temps, du pont supérieur vers le pont inférieur, l'un par l'escalier de tribord, l'autre par celui de babord, ils se retrouvent soudain nez à nez à l'amorce du couloir. C'est un instant d'intense panique où chacun croit avoir affaire à un véritable officier qui va le coincer. Mais ils ne sont pas frères pour rien. À la même seconde, chacun a l'idée salvatrice de faire croire à l'autre qu'il se trouve en réalité devant un miroir. Et chacun de se faire le reflet de l'autre, d'épouser convulsivement ses gestes, ses mimiques
dans un collage d'angoisse qui ne peut avoir de fin que dans l'épuisement ou quelque impulsion catastrophique. Heureusement, survient Groucho sui s'écrie : «Espèce de crétins, à quoi vous jouez?» Parole libératrice s'il en est ! Chacun réintègre son identité et reprend promptement son chemin.
Cette irruption de "l'honnête homme", sous les traits du passager clandestin, permet de résumer en trois mots l'essentiel de mes questions. Comment introduire du tiers dans un espace décisionnel où tout conspire pour rendre l'opération impossible? Comment ne pas rompre la trame même de l'humanité en laissant instrumentaliser la mort? Comment rapatrier l'hôpital dans le domaine des vivants? Vous aurez compris qu'il faut probablement y mettre un peu de corps étranger. L'espace du tiers exclu est mauvais pour la santé si on oublie d'y inclure une partie de scrabble avec Groucho Marx.
Questions : J'ai un petit commentaire, je crois que vous êtes trop pessimiste sur l'hôpital. Le tiers doit être à l'intérieur de nous.
Réponse : Je suis totalement d'accord avec vous. Le seul tiers, c'est le tiers intériorisé. Heureusement que dans le vital, il y les gens que vous nommez et qui sont multiples, mais ce sont des gens qui ne sont pas reconnus pour ça. À la limite parfois, ils sont pénalisés parce que n'est pas leur job. Ce sont vraiment les combattants de l'humanité dans l'hôpital, par delà la techno-médecine qui nous sauve la vie. Respectons-la! Donc totalement d'accord.
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