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REVUE HOSPITALS.BE
SIDA ET MÉDIAS :
20 ANS D'AMOUR-HAINE
PAR NATHAN CLUMECK
Médecin interniste
Chef du service des maladies infectieuses et Directeur Général Médical / CHU Saint-Pierre (Bruxelles)
Expert international dans le domaine du SIDA
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Il y a 15 ans, au premier congrès africain sur le SIDA organisé à Bruxelles, une discussion intéressante faisait s'affronter les défenseurs de deux positions : certains affirmaient que l'Afrique était l'épicentre de l'épidémie et que les quelques cas détectés alors étaient annonciateurs d'une catastrophe; d'autres avançaient plutôt que la maladie qui tuait en Afrique était la malaria et qu'il ne fallait pas s'alarmer pour quelques cas de SIDA. Cette anecdote souligne les difficultés qui surgissent quand il s'agit d'accepter une réalité nouvelle qui bouleverse des idées et qui nécessite une approche la plus "objective possible de la réalité.
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On m'a invité à évoquer le thème : "SIDA : 20 ans de relation d'amour-haine." Dans les textes tirés du colloque de la MMISS (2000) consacré aux médias, ma présentation est la seule qui parle d'amour et de haine, qui qualifie une relation passionnelle et émotionnelle. Ce qui frappe dans l'histoire du SIDA, c'est que l'émotion n'est pas proportionnelle à l'ampleur de l'épidémie et au nombre de morts.
On pourrait imaginer rationnellement que plus il y a de décès, plus on est interpellé et bouleversé
Les pires scénarios sont en train de se dérouler aujourd'hui dans une indifférence quasi totale, alors qu'au début de l'épidémie, lorsqu'il n'y avait que quelques morts, l'émotion était à son comble.
On peut expliquer cet apparent paradoxe en supposant que l'émotion qui s'exprime est en fait proportionnelle à l'impact des événements sur nos vulnérabilités personnelles et sociétales. Dans les pays occidentaux, l'épidémie de SIDA n'ébranle plus les consciences: elle est bien intégrée, elle fait partie des réalités que le public accepte, parce qu'il pense encore que "cette maladie n'arrive qu'aux autres" (à ceux qualifiés de "déviants sexuels" entre autres). Dans les pays où la contamination devient dramatique, où elle s'étend, où elle tue des millions de personnes, le phénomène ne nous intéresse pas: une distance émotionnelle s'installe, car il n'y a pas de processus d'identification aux drames qui se déroulent à des milliers de kilomètres de chez nous, dans des sociétés qui nous sont étrangères.
QUEL A ÉTÉ LE RÔLE DE LA PRESSE?
Dès le début de l'épidémie, la presse a joué un rôle majeur. D'abord, elle a attiré l'attention sur des éléments qui seraient restés inaperçus s'ils étaient restés confinés à des publications scientifiques. La presse généraliste a attiré l'attention, avec une oscillation permanente entre le besoin de juger les comportements à risque, et la nécessité d'informer et de promouvoir la prévention d'une maladie transmissible sexuellement.
Il y a eu plusieurs types d'approche du SIDA dans la presse: une approche sérieuse, scientifique où les journaux ont été l'outil majeur de transmission de l'information. Globalement, la presse belge appartient à cette catégorie, elle traite le sujet sérieusement, en synergie avec les pouvoirs publics.
Une autre presse a adopté une approche plus émotionnelle, tout en étant informative. L'exemple type en est le journal Libération en France. Enfin, une presse franchement scandaleuse s'est focalisée sur les émotions primaires suscitées par le SIDA, qui touche au sexe, au sang et à la mort. Plus récemment, on observe aussi une fracture entre le Nord et le Sud, et des affrontements méthodologiques et éthiques. Comment doit-on conduire une étude clinique dans des pays où les traitements ne sont pas disponibles? Comment réduire les injustices et les inégalités thérapeutiques?
Voici quelques extraits de presse qui illustrent l'approche médiatique du SIDA :
Entre le spectaculaire stigmatisant et l'information subjective :
Alors qu'il n'y avait en France qu'une cinquantaine de cas, en 1983 Paris-Match fait la couverture avec le Sida par un titre choc "La nouvelle peste", susceptible de provoquer la panique, sur un fond d'image forte sexuellement (la poitrine de Pamela Anderson). D'autres titres "Mauvais sang des homosexuels", "Panique à l'école", illustrent cette approche à la fois spectaculaire et stigmatisante. Au même moment, Le Soir donne une information mesurée et juste; "Maladie nouvelle et grave", "Menace peu la Belgique".
Désinformation et compassion spectaculaire :
Dès le début, les modes de transmission du virus du Sida ont été bien caractérisés. Une certaine presse, déformant des résultats expérimentaux, a joué délibérément la carte de la panique en pratiquant une véritable désinformation quant au risque que le virus soit transmis par les moustiques, les pucerons, etc. D'autres pamphlets, franchement délirants, accusent le gouvernement américain de guerre biologique contre les homosexuels. La compassion exprimée d'une manière spectaculaire et limitée est illustrée par la photo de Lady Di serrant la main d'un patient.
Les hétérosexuels :
Dès la découverte en 1983 des premiers cas africains, il était évident que la transmission hétérosexuelle était un mode majeur de transmission du VIH. Il a fallu des années pour que cette évidence soit reconnue aux États- Unis. Quand ce mécanisme a été admis, la perception a été celle d'un "Grand frisson", en couverture du Time Magazine.
Entre moralisation et information :
Dès le début de l'épidémie, l'Église catholique a pris des positions extrêmes, moralisatrices, stigmatisantes, contre les préservatifs. La presse a objectivement rapporté cette attitude. Par des sous-titres accrocheurs tels que "Le châtiment de Dieu" ou la "Chasteté comme moyen de prévention", la presse d'information montre le côté excessif et inapproprié de la position de l'Église. Par ailleurs, alors qu'avant l'épidémie de Sida le préservatif était confiné dans la confidentialité des pharmacies et ne faisait l'objet d'aucune publicité, rapidement les médias ont fait l'écho à toutes les campagnes de promotion du préservatif.
À travers ces quelques exemples ont été illustrés le rôle des médias dans le compte rendu de l'épidémie à VIH. Dans la vingtième année de la découverte du Sida, on doit constater que, à part la mobilisation de la Journée Mondiale du Sida chaque 1er décembre (mobilisation souvent récupérée par le politique pour faire la promotion de son action), une grande indifférence du public est manifeste. Cette indifférence s'ébroue de temps à autre à la publication de nouvelles spectaculaires ("un nouveau vaccin"), alors que la vague épidémique s'amplifie dans le monde à l'exception de quelques pays riches. À cet égard, plus que jamais, le SIDA est le paradigme des inégalités de ce monde.
REVUE HOSPITALS.BE
[2001/1/244]
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