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LA PÉNURIE D'INFIRMIÈRES: UN PROBLÈME INTERNATIONAL?
Un écho du Québec

PAR CHANTAL PERPÊTE
Infirmière clinicienne en Prévention des Infections
Hôpital Sainte-Justine Montréal, Canada

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LA SITUATION AU QUÉBEC

Au Québec, l'exercice de l'art infirmier est régi par l'Ordre des Infirmières et Infirmiers du Québec (OIIQ), qui compte 66.000 membres en 2002 pour un population de 7.300.000 habitants.

La pénurie d'infirmières actuelle est de 1.500 infirmières. La pénurie projetée pour 2015, en particulier à cause du départ à la retraite des "Baby Boomers", serait de 17.500 infirmières.

Au début des années '90, la profession n'attirait pas beaucoup de candidats: les possibilités d'emploi étaient extrêmement aléatoires.

Au Québec, toutes les infirmières sont automatiquement syndiquées dans le syndicat d'infirmières affilié à l'hôpital où elles travaillent. Les postes sont attribués selon des règles strictes, liées exclusivement à l'ancienneté. Les unités de soins sont pourvues d'un nombre déterminé de postes d'infirmières et un pool d'infirmières "volantes" ou liste de rappel coordonné au sein de la direction des soins infirmiers de chaque hôpital, permet d'assurer les besoins évalués au jour le jour pour chaque quart de travail.

En 1991, lorsque j'ai commencé à travailler comme infirmière à Montréal, j'ai signé un contrat d'emploi où je m'engageais à travailler un week-end sur deux et où mon employeur ne me garantissait aucune journée: je n'étais appelée à travailler que lorsque la responsable d'une unité de soins avait fait une demande pour une infirmière et que j'étais en bonne place sur la liste (parce que même ces demandes-là sont attribuées selon l'ancienneté). À l'époque j'avais donc des collègues qui étaient inscrites sur la liste de rappel de deux hôpitaux pour augmenter leur chance d'arriver à un revenu raisonnable. Ce système impliquait donc pour elles de travailler tous les week-ends. Comment dans ces conditions attirer des jeunes dans la profession?

En 1997, le gouvernement du Québec s'est rendu compte qu'une grande proportion de travailleurs de la santé (infirmièr(e)s, psychologues, technicien(ne)s de laboratoire,…) avait atteint le maximum de leur échelle salariale et que ces salaires coûtaient très cher. Le gouvernement a donc proposé un départ à la retraite anticipé, estimant que 5.000 travailleurs se prévaudraient de cet avantage. En fait, plus de 15.000 personnes ont quitté précipitamment leur poste sans avoir le temps de transmettre leur expertise à la jeune génération: les conditions de départ étaient valables pendant un très court laps de temps. Ce départ massif a occasionné une désorganisation des services. L'offre d'emploi pour les infirmières s'est nettement améliorée, mais les infirmières en poste n'envisagent pas du tout de remettre en cause le système syndical. L'attribution des postes et le choix des vacances dans chaque unité de soins sont régis strictement par l'ancienneté. Les plus jeunes infirmières travaillent de nuit. Leurs collègues expérimentées travaillent de soir et de jour.

Au Québec, comme en Belgique, il y a deux communautés linguistiques. Les soins de santé sont donc divisés en secteur francophone et anglophone. Si les infirmières sont syndiquées dans tous les hôpitaux, l'organisation des horaires de travail et d'attribution des postes sont différents selon l'appartenance linguistique de l'hôpital: dans le milieu anglophone, toutes les infirmières participent à une tournante jour-soir-nuit et les jeunes infirmières peuvent donc profiter de l'expérience de leurs aînées.

Pendant les périodes de vacances (fêtes de fin d'année et été), le manque d'infirmières expérimentées dans les unités spécialisées (néonatalogie, hémato-oncologie, soins intensifs) est difficile à gérer. Des ententes locales avec le syndicat des infirmières permettent d'assurer la continuité des soins: temps supplémentaire payé à 200% si l'infirmière a assuré toutes les journées de travail prévues à l'horaire, au cours de la dernière semaine.

Depuis quelques années, l'OIIQ, conscient des problèmes rencontrés, développe une campagne intensive afin d'attirer des infirmières. La campagne porte sur deux axes principaux: faire revenir dans les services de soins les infirmières qui ont quitté la profession et attirer des jeunes. Comme la pénurie d'infirmières est déjà une réalité, l'OIIQ, après une entente avec le ministère de l'immigration canadien, tente de recruter des infirmières expérimentées à l'étranger (missions de recrutement en France et en Suisse).


LES SOLUTIONS DÉVELOPPÉES PAR L'OIIQ(1) (2)

  • L'OIIQ a une ligne téléphonique ouverte pour répondre à toutes les demandes d'information concernant la formation, les possibilités d'emploi, les possibilités de réorientation professionnelle pour des adultes ayant une formation dans un domaine autre que les soins infirmiers.
  • Des journées portes ouvertes, avec visites des hôpitaux, sont organisées au moment des inscriptions dans les CÉGEP (Collège d'enseignement général et professionnel), où sont dispensés les cours pour la formation des infirmières, et les universités.
  • Un Comité Jeunesse existe au sein de l'OIIQ. Une grande visibilité lui est donnée. Ses membres participent activement à toutes les actions entreprises pour attirer et garder les jeunes dans la profession.
  • L'OIIQ promeut le développement d'une formation intégrée DEC (équivalent du graduat) - BAC (équivalent de la licence): le souhait clairement exprimé est qu'un maximum d'infirmières aient une formation universitaire. Cette qualification permet des rapports d'égal à égal avec les autres professionnels de la santé qui ont en général une formation universitaire. De plus, dans le cadre du « virage ambulatoire », de plus en plus de prestations de soins sont dispensées hors de l'hôpital et une formation universitaire donne une plus grande autonomie à l'infirmière dans la pratique de l'art de soigner.
  • Depuis plusieurs années, un Conseil des Infirmières et Infirmiers (CII) participe à la prise de décisions dans les hôpitaux, au même titre que le Conseil des Médecins, Dentistes et Pharmaciens (CMDP). Au sein de ce conseil, la représentation des jeunes infirmièr(e)s est vivement encouragée, afin qu'ils s'impliquent dans la gestion et l'organisation des soins à l'hôpital.
  • Un programme d'externat qui permet aux étudiantes en Sciences Infirmières ayant terminé avec succès leur deuxième année de formation de travailler dans les hôpitaux a été créé depuis l'été 2000. Les externes peuvent effectuer 26 actes infirmiers sous la supervision d'une infirmière accompagnatrice. Les externes sont engagés par l'hôpital qui les emploie. Les périodes de travail vont du 15 mai au 31 août et, depuis 2001, du 15 décembre au 20 janvier. Ces périodes correspondent aux congés scolaires, qui sont aussi des périodes critiques dans les hôpitaux à cause des congés annuels et de fin d'année. La présence des externes est très appréciée par les équipes de soins. L'expérience professionnelle ainsi acquise est un atout pour les externes: elles s'intègrent facilement dans le milieu de travail. Pendant leur période d'emploi, elles accumulent de l'ancienneté qui sera comptabilisée lorsqu'elles seront engagées comme infirmière à la fin de leur formation.


LES SOLUTIONS DÉVELOPPÉES À L'HÔPITAL SAINTE-JUSTINE

L'Hôpital Sainte-Justine est un centre hospitalier universitaire mère-enfant de 450 lits affilié à l'Université de Montréal. Le nombre d'infirmières travaillant à l'Hôpital Sainte-Justine est d'environ 1.200. Parmi elles, 32% ont un poste régulier à temps complet, 58% ont un poste régulier à temps partiel et 10% ont un poste occasionnel à temps partiel (liste de rappel). Les infirmières âgées de plus de 50 ans représentent 11,9% des effectifs. Un grand nombre d'infirmières se sont prévalues en 1997 des conditions de pré-retraite offertes par le gouvernement. L'organisation des unités de soins a souffert de cette brusque perte d'expertise.

  • L'Hôpital Sainte-Justine fait partie des hôpitaux qui ont participé au programme d'externat dès sa création. Dix-neuf externes ont travaillé pendant l'été 2000, 29 ont travaillé pendant l'été 2001. Quatre-vingt pour cent (80 %) d'entre elles ont été embauchées à l'Hôpital Sainte-Justine dès l'obtention de leur diplôme. Ces nouvelles infirmières avaient développé un sentiment d'appartenance. Leur intégration au travail a été facile. Elles sont très performantes et sont très vite à l'aise dans l'utilisation du dossier de soins comme outil de travail.
    Le succès rencontré par le programme d'externat à l'Hôpital Sainte-Justine a fait du bruit: pour l'été 2002, 50 externes ont été sélectionnées, les candidatures étaient trop nombreuses pour l'offre d'emploi.
    Deux infirmières, spécialement dédiées à cette tâche ont été détachées à la Direction des Soins Infirmiers. Elles forment les infirmières accompagnatrices (elles sont au nombre de 90 pour l'été 2002), accueillent les externes et assurent un suivi pendant toute la période d'emploi.
    Dans les unités de soins où des externes ont été intégrées, il y avait beaucoup de scepticisme lors de la première expérience. Le recrutement des infirmières accompagnatrices n'avait pas été facile. Depuis lors, les choses ont changé: le bénéfice est visible dans l'organisation de la dispensation des soins et les équipes sont enthousiastes pour intégrer les externes.
    De plus, les "anciennes externes" se sont extrêmement bien intégrées lorsqu'elles ont été embauchées à l'Hôpital Sainte-Justine. Elles ont pu intégrer beaucoup plus rapidement les unités spécialisées (hémato-cancérologie, néonatalogie).
  • Des journées portes ouvertes sont organisées chaque année à l'Hôpital Sainte-Justine. Des représentants de la Direction des Ressources Humaines sont présents pour rencontrer les candidats et recevoir les curriculum vitae.
    Ce type de journée est également organisé à l'Hôpital Robert Debré à Paris.
  • Il existe un comité jeunesse au sein du CII. Ce comité a une page qui lui est propre sur le site Intranet de l'hôpital.
  • Une campagne de recrutement proactive est en cours: chaque infirmière est invitée à recruter une nouvelle collègue. Des « thermomètres » indiquant le nombre de recrutements atteint sont disposés dans des endroits stratégiques.
  • La période des vacances d'été est un moment très difficile: les équipes de soins sont réduites au minimum, toute absence imprévue compromet la qualité des soins. Étant donné le système d'attribution des congés à l'ancienneté, il n'est pas rare que le personnel prenne une journée de congé de maladie si un congé demandé n'a pas été obtenu. La Direction des Ressources Humaines a donc développé un programme d'animations organisé sur les 3 « quarts » de travail (jour-soir-nuit) (concert à la cafétéria de l'hôpital, dégustation de fraises, peinture de fresques murales,…). Ces activités visent à obtenir un climat de travail favorable au sein de l'institution. De plus, afin d'encourager l'assiduité au travail pendant l'été, un tirage au sort est effectué pour attribuer une journée supplémentaire de congé. Pour être éligible à ce tirage, il suffit de n'avoir eu aucune journée d'absence pendant la période déterminée. Une journée supplémentaire est accordée pour chaque catégorie de travailleurs.

Voici donc quels sont les problèmes rencontrés au Québec et des pistes de solutions pour y remédier.

La situation n'est pas plus facile en Belgique qu'au Québec.

Le peu d'intérêt pour la profession d'infirmière au cours de 20 dernières années existait pour des raisons différentes, mais les conséquences sur la pénurie actuelle sont comparables.

La valorisation de la profession par les infirmières elles-mêmes et par les pouvoirs publics permettrait sans doute un nouvel intérêt de la part des jeunes.

Mais il faut aussi garder au travail les infirmières en poste. Des stratégies de rétention du personnel sont aussi à développer ou à renouveler dans ce domaine.

Des études suggèrent que les hôpitaux qui ont un haut taux de satisfaction au travail rencontrent moins de problèmes de rétention du personnel et de recrutement.(3)

Alors, soyons créatifs et développons plus d'enthousiasme dans nos hôpitaux.

"L'herbe n'est pas plus verte dans le pré du voisin."


NOTES

1. Gyslaine Desrosiers, Éditorial, L'Infirmière du Québec, mars/avril 2002

2. Le Journal, OIIQ Vol 9 (4), mars/avril 2002. L'OIIQ rend publique son étude sur la qualité des soins infirmiers. De la relève au Comité Jeunesse. L'intérêt des jeunes pour la profession se maintient. Campagne de promotion à l'intention des jeunes: deux jours pour faire le tour de la profession.

3. Robert Steinbrook, Nursing in the crossfire. New England Journal of Medecine 346: 1757-1766, 2002

Remerciements: Je tiens à remercier Madame Marie Normand, Directeur Adjoint, Direction des Soins Infirmiers et Madame Lucie Lemelin, infirmière bachelière, responsable du programme des externes à l'Hôpital Sainte-Justine à Montréal pour les informations qu'elles m'ont communiquées.

REVUE HOSPITALS.BE
[2001/4/No247]